Mrs Dalloway, Virginia Woolf

C’était l’état du monde qui l’intéressait ; Wagner, la poésie de Pope, et sempiternellement la personnalité des gens et les défauts de son âme à elle.

Mrs Dalloway est un roman de Virginia Woolf publié en 1925 qui détaille la journée de Clarissa Dalloway, une femme de la haute société de Londres, quelques temps après la Seconde Guerre Mondiale.

 /!\ CECI EST LA LECTURE CRITIQUE ENVOYEE AVEC MA CANDIDATURE AU MASTER CELGJ DE L’UBP A CLERMONT-FERRAND. /!\

Découvrir Mrs Dalloway est comme être une valise sur le tapis roulant du terminus à l’aéroport, traversant paresseusement une foule de passagers de manière continue et sans fin. Même en temps que valise, il nous est possible de connaître les pensées des passagers lorsqu’ils se retrouvent pas loin de nous ; celui ci qui s’enregistre pour son vol, l’autre qui se dispute avec sa femme, cette jeune fille qui a du mal à faire avancer son caddie et qui bouscule par mégarde ceux qui sont en train de crier dans le hall. La plupart du temps, le trajet se fait en douceur car Woolf rend les transitions d’une conscience à une autre très naturelles. Mais il m’arrive parfois de tomber du tapis roulant. Qu’il s’agisse d’un résultat de mon incapacité ou du style de Woolf qui me pousse à m’égarer au sein même de mes propres vagabondages, je ne sais pas. Mais je sais que les efforts à faire pour remonter sur le tapis roulant sont très bien récompensés.

En bref, ce roman est un des plus beau travail d’écriture qu’il m’est arrivé de lire. Bien qu’il ne soit pas dans mes habitudes de citer de longs passages, je me vois dans l’obligation de le faire ici pour expliquer mon point de vue. Vous est-il déjà arrivé d’être préoccupé par tellement de choses qu’un seul commentaire de la part de quelqu’un déclenche en vous un sentiment bizarre, un sentiment qui nait de la capacité du subconscient à comprendre quelque chose alors que le conscient n’a pas encore pu le faire ? Cela m’arrive souvent, et cette sensation me harcèle jusqu’à ce que je trouve le temps de réfléchir à ce qui a pu la causer. Ici, Woolf réussi extrêmement bien à mettre des mots sur ce phénomène :

« Mais… mais… pourquoi se sentait-elle soudain, sans aucune raison qu’elle puisse déceler, désespérément malheureuse ? Comme quelqu’un qui a fait tomber une perle ou un diamant dans l’herbe et qui écarte très soigneusement les hautes tiges en tous sens, et cherche en vain de tous côtés puis en fin l’aperçoit là, entre les racines, de même elle passa en revue une chose après l’autre ; non, ce n’était pas parce que Sally Seton avait dit que Richard ne ferait jamais partie du gouvernement car il avait un cerveau de deuxième ordre (ça lui était revenu) ; non, ça lui est égal. Ca n’avait rien à voir non plus avec Elizabeth et Doris Kilman ; ça, c’était des faits. Non : c’était une sensation, une sensation déplaisante, peut- être plus tôt ; quelque chose que Peter avait dit, mêlé à un accès de déprime bien à elle, dans sa chambre, quand elle avait enlevé son chapeau ; et Richard, en parlant, avait aggravé les choses, mais qu’avait-il dit ? Il y avait ses roses. Ses réceptions à elle ! C’était ça ! Ses réceptions ! Tous les deux l’avaient critiquée très injustement, s’étaient moqués d’elle d’une façon déloyale, à cause de ses réceptions ? C’était ça ! C’était bien ça ! »

Mis à part le fait qu’elle illustre mon étrange névrose, je pense que ce passage révèle aussi quelque chose d’intéressant sur Clarissa Dalloway. Pourquoi est ce que les compliments de Peter – qu’elle est une hôtesse remarquable – l’embêtent-elle autant ? Mrs. Dalloway revendique souvent d’avoir été malchanceuse dans son mariage ; malchanceuse car son mari lui permettait d’être indépendante, mais elle dit aussi être reconnaissante d’avoir pu éviter un mariage avec quelqu’un qui l’aurait emprisonnée. Pour moi, cela montre qu’elle tente de rationaliser son choix d’épouser quelqu’un avec qui elle n’avait aucune intimité plutôt que de choisir quelqu’un qui lui correspondait vraiment. D’une certaine façon, ses soirées ont comblé le vide de cette intimité manquante, bien que ce soit une intimité qu’elle défini elle même : il lui est possible de s’amuser en compagnie de ses amis de la haute société tout en les gardant à distance pour les empêcher de mieux la connaître.

Un autre aspect qu’il est intéressant de noter est la description détaillée que Woolf fait du trouble de stress post-traumatique. Ce trouble ne fût pas reconnu avant les années 1970 et même si la quantité de documentation le concernant augmenta après la Seconde Guerre Mondiale, les anciens combattants étaient soignés pour « troubles mentaux » ; le fait que Woolf étudie ce sujet en profondeur en 1925 est assez novateur. Durant les années 20, si vous aviez une commotion cérébrale, vous souffriez d’une certaine forme de fatigue extrême, comme si les anciens combattants de la Grande Guerre n’était pas dans un pire état que Britney Spears après plusieurs soirées. Ceci pris en considération, Septimus est le personnage tragique du roman, victime d’une époque et d’un endroit sans les bonnes ressources pour l’aider. Son angoisse mentale semble être le reflet des souffrances de Clarissa. A plusieurs reprises, Woolf semble vouloir attirer notre attention sur ‘la fragile frontière entre le normalité et la folie‘ notamment lorsque Septimus voit un chien se transformer en humain, et Richard parle à un chien blessé comme si ce dernier était un homme.

En vérité, malgré ne s’être croisés que de manière assez abstraite, Clarissa et Septimus ont beaucoup de choses en commun. Ils luttent tout deux pour protéger leur vie privée contre ce besoin d’inclusion sociale, et tout deux intériorisent leurs émotions au dépourvu des relations avec leurs proches. Clarissa et Septimus finiront par faire des choix difficiles concernant leurs futurs respectifs, avec cependant, des résultats tout à fait différents. Leur mal-être est représenté dans chaque référence à l’eau et aux vagues, phénomène insondable qui incarne les notions de la futilité des occupations humaines, mais aussi de la destruction et du temps. Cependant l’eau et les vagues peuvent aussi signifier une certaine régularité, qui se retrouve dans l’écriture de Woolf, ainsi que dans sa manière d’écrire le courant de conscience et la délicatesse du passage d’un personnage à l’autre.

Il est vrai, Mrs Dalloway nous offre un voyage au plus profond des personnages, et la lecture en vaut vraiment la peine. Ma seule question est : est ce que ce tapis roulant s’arrête ici, ou m’emmènera t-il jusqu’à La Promenade au Phare ?

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3 réflexions sur “Mrs Dalloway, Virginia Woolf

  1. Arriver à parler de Britney Spears, c’est fort. Et c’est beau. Haha ! En vrai, c’est vraiment chouette comme analyse ! Ce livre est tellement fascinant, je pourrais passer des heures à faire des recherches dessus !

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