La fille qui navigua autour de Féérie dans un bateau construit de ses propres mains (Fairyland #1), Cathrynne M. Valente

 

Toutes les petites filles sont terribles, admit-il enfin. Mais la Marquise, au moins, porte un très beau chapeau.

La fille qui navigua autour de Féérie dans un bateau construit de ses propres mains est le premier roman de la série Féérie, écrite par l’auteure américaine Cathrynne M. Valente. La version française a été publiée le 23 novembre 2015.

Ce premier tome de la série Féérie est un roman de fantasy, une sorte de conte de fées épique que Neil Gaiman – auteur de Stardust ou Coraline et édité chez Au Diable Vauvert ou Albin Michel jeunesse – considère comme « un savant mélange de modernisme et de conte de fée Victorien ». Dans de nombreuses critiques, Catherynne M. Valente, l’auteure, a été comparée à Lewis Carroll ou Terry Pratchett, des références que l’on peut d’ailleurs retrouver dans le récit.

La fille qui navigua autour de Féerie dans un bateau construit de ses propres mains est le premier livre publié sur internet et financé par des donations effectuées en ligne à gagner un prix littéraire avant sa publication traditionnelle. Il en reçut d’autres par la suite et c’est la raison pour laquelle j’ai choisi ce roman jeunesse pour cette fiche de lecture, après avoir vu le second tome avec la banderole des Imaginales mis en avant en librairie. Parmi ces prix il y a notamment le Prix Andre Norton dans la catégorie Science-Fiction et Fantasy (2009), le Locus du meilleur roman pour jeunes adultes (2012), le Prix Imaginales en catégorie jeunesse (2016) ainsi que le Prix Elbakin en catégorie meilleur roman fantasy traduit jeunesse (2016). Il a aussi été nominé pour d’autres prix comme le Mythopoetic Fantasy Award, le Tähtifantasia Award ainsi que le Goodreads Choice Award. Tout ceci promettait une œuvre de qualité et d’une force d’écriture très importante.

Et en effet, tout en étant assez simplement un conte philosophique et initiatique, comme l’est Candide de Voltaire duquel est largement inspiré la mise en page des chapitres – numérotation, titre général et précision sur les actions qui se déroulent au sein du chapitre – La fille qui navigua autour de Féerie dans un bateau construit de ses propres mains est aussi un récit résolument orienté vers l’imaginaire et la fantaisie mettant en scène un monde aussi absurde qu’envoutant et dont le texte est une vraie performance stylistique. L’auteure réussi alors de nous entraîner dans une expérience unique qui jongle entre la poésie, le récit d’aventure et l’onirisme. C’est cet aspect stylistique qui m’a le plus marquée lors de la lecture

Tout le long de l’histoire, l’auteure use d’un vocabulaire très suranné – avec des mots tels que « déliquescence » ou bien « logicienne » – qui donne au texte un aspect intemporel, inspiré du passé, comme du futur et du présent. C’est un monde dont nous reconnaissons les choses sans pour autant les connaître. En plus de jouer sur cet habituel devenant inhabituel, elle joue aussi sur les mots. Tous les lieux ainsi que certaines choses comme la mer, le vent,

ou bien même des actions sont personnifiés et portent des majuscules. Nous retrouvons des choses comme le Vent Vert, la Perverse et Périlleuse Mer, « la Survie de Cui qu’Arrive le Mieux à Prendre des Trucs » ; tout ceci nous montre alors que Catherynne M. Valente a créé un monde ou nos mots sont utilisés de manière plus précise et que même les situations portent des noms qui leur donnent ce côté « réel ». D’une certaine façon, l’auteure cherche à faire travailler l’imagination du lecteur en rajoutant à nos mots usuels, des adjectifs ou bien des phrases complètes sans lesquels le Vent Vert ne serait que vent et la Perverse et Périlleuse Mer ne serait qu’une simple mer. En ajoutant ces compléments, elle donne à ce monde de nombreux détails et à son texte, une grande richesse de vocabulaire.

De plus, toujours dans cet esprit de jeu, elle « animalise » des objets que nous connaissons inerte, comme les bicyclettes, qui sont ici des «vélocipèdes sauvages»; immenses, à l’allure de vélo du XIXème siècle, ils se déplacent en troupeau à l’est de la cité. Il est d’ailleurs très difficile de les attraper à moins de lancer une corde et tenter sa chance, car ces vélocipèdes sont un « Transport Très Rapide ». De la même manière, les baisers déposés sur les joues de Septembre y restent, et lorsqu’une personne différente y appose un autre, ces baisers doivent se côtoyer et s’y entendent alors à merveille. Toujours dans ce jeu avec le texte, on retrouve dans plusieurs chapitre un narrateur qui apostrophe son lecteur. Plus qu’un narrateur, c’est même une narratrice qui se défini dans son texte. Dans des passages où elle s’adresse directement à nous, elle se dit par « une narratrice bienveillante ».

Aussi, la capitale de Féerie porte le nom de Pandémonium, qui désigne dans notre vocabulaire, la capitale des Enfers où Satan invoque le conseil des démons. Ce nom est par ailleurs utilisé pour désigner un lieu où règne chaos, corruption et décadence. Pourquoi choisir ce nom pour qualifier la capitale d’un monde de fées ? Plutôt qu’opter pour le côté négatif il faut faire attention au côté chaotique et décadent du monde imaginaire comparé au notre. En effet, tout ce que nous considérons comme normal est ici changé, contourné. Catherynne M. Valente se sert de la subversion pour perdre le lecteur dans un dédale de vocabulaire et d’onirisme.

Au milieu du roman, je commençais à voir le temps passer extrêmement lentement et en effet, le temps paraît très long lors de la lecture. Cependant ce n’est pas une chose négative ni à regarder d’un mauvais oeil : le vocabulaire est tellement riche que cela nous fait constamment voyager de mot en mot en image. Le roman ne fait que 251 pages mais il est en réalité tellement plus important, plus grand, plus majestueux. Au fil des pages nous découvrons tant de créatures légendaires, de mondes faits de tissus et d’épées faites de clés à molette, d’amitiés, de cœurs perdus et de personnages étrangement nommés ou au prénom inconnu que nous ne pouvons être qu’émerveillés devant l’adresse avec laquelle Catherynne M. Valente manie sa plume. Ce roman est une réflexion sur le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui ; ce que nous considérons comme juste et injuste, normal et anormal, comme la norme et comme quelque chose d’inhabituel. Il explore l’ambivalence de ce qui nous entoure en nous montrant l’opposé de ce que nous connaissons, ou bien tout simplement une alternative.

Ce roman de Catherynne M. Valente est une véritable ode à la littérature réalisée à l’aide de références aux plus grands classiques de la littérature et de la littérature jeunesse comme Le Monde de Narnia, lorsqu’est évoqué une armoire remplie de manteaux, ou bien Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll par la subversion de choses de notre quotidien en quelque chose de complètement loufoque et magique ; mais aussi Peter Pan ou bien Le Magicien d’Oz. L’auteure prend le contre-pied des contes ou contes de fées traditionnels avec cette histoire où se mêle lyrisme et aventure. Ayant multiples niveaux de lecture, ce roman se positionne comme une œuvre mélodieuse, métaphorique et symbolique. De ce fait, il est aussi nécessaire d’admirer le travail effectué par le traducteur, Laurent Philibert Caillat qui a réussi à conserver avec brio la musicalité et la poésie du texte de Valente.

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